Le bras de Clotaire

Icono IDevice Chapitre 15: Le bras de Clotaire

Clotaire, chez lui, a marché sur son petit camion rouge, il est tombé et il s’est cassé le
bras. Nous, ça nous a fait beaucoup de peine parce que Clotaire c’est un copain et
aussi parce que le petit camion rouge, je le connaissais: il était chouette, avec des
phares qui s’allumaient, et je crois qu’après que Clotaire lui a marché dessus, on ne
pourra plus l’arranger.
On a voulu aller le visiter chez lui, Clotaire, mais sa maman n’a pas voulu nous laisser
entrer. On lui a dit qu’on était des copains et qu’on connaissait bien Clotaire, mais la
maman nous a dit que Clotaire avait besoin de repos et qu’elle nous connaissait bien,
elle aussi.
C’est pour ça qu’on a été drôlement contents quand on a vu arriver Clotaire en classe, aujourd’hui. Il avait le bras retenu par une sorte de serviette qui lui passait autour du
cou, comme dans les films quand le jeune homme est blessé, parce que dans les films,
le jeune homme est toujours blessé au bras ou à l’épaule et les comiques qui jouent le
jeune homme dans les films devraient déjà le savoir
et se méfier. Comme la classe était commencée depuis une demi-heure, Clotaire est
allé s’excuser devant la maîtresse, mais au lieu de le gronder la maîtresse a dit : «Je
suis très contente de te revoir, Clotaire. Tu as beaucoup de courage de venir en classe
avec un bras dans le plâtre. J’espère que tu ne souffres plus. » Clotaire a ouvert des
yeux tout grands: comme il est le dernier de la classe, il n’est pas habitué à ce que la
maîtresse lui parle comme ça, surtout quand il arrive en retard. Clotaire est resté là, la
bouche ouverte, et la maîtresse lui a dit:
«Va t’asseoir à ta place, mon petit. »
Quand Clotaire s’est assis, on a commencé à lui poser des tas de questions: on lui a
demandé si ça lui faisait mal, et qu’est-ce que c’était que ce truc dur qu’il avait autour
du bras et on lui a dit qu’on était drôlement contents de le revoir; mais la maîtresse
s’est mise à crier que nous devions laisser notre camarade tranquille et qu’elle ne
voulait pas que nous prenions ce prétexte pour nous dissiper. « Ben quoi, a dit
Geoffroy, si on ne peut plus parler aux copains, maintenant... » et la maîtresse l’a mis
au piquet et Clotaire s’est mis à rigoler.
«Nous allons faire une dictée », a dit la maîtresse. Nous avons pris nos cahiers et
Clotaire a essayé de sortir le sien de son cartable avec une seule main. «Je vais t’aider
», a dit Joachim, qui était assis à côté de lui. « On ne t’a pas sonné », a répondu
Clotaire. La maîtresse a regardé du côté de Clotaire et elle lui a dit: « Non, mon petit,
pas toi, bien sûr; repose-toi.» Clotaire s’est arrêté de chercher dans son cartable et il a
fait une tête triste, comme si ça lui faisait de la peine de ne pas faire de dictée. La
dictée était terrible, avec des tas de mots comme « chrysanthème », où on a tous fait
des fautes, et « dicotylédone » et le seul qui l’a bien écrit c’est Agnan, qui est le
premier de la classe et le chouchou de la maîtresse. Chaque fois qu’il y avait un mot
difficile, moi je regardais Clotaire et il rigolait.
Et puis, la cloche de la récré a sonné. Le premier qui s’est levé, ça a été Clotaire. «Il
vaudrait peut-être mieux, a dit la maîtresse, que tu ne descendes pas dans la cour avec
ton bras. » Clotaire a fait la même tête que pour la dictée, mais en plus embêté. « Le
docteur a dit qu’il me fallait prendre de l’air, a dit Clotaire, sinon, ça pourrait être
drôlement grave. » La maîtresse a dit que bon, mais qu’il fallait faire attention. Et elle
a fait sortir Clotaire le premier, pour que nous ne puissions pas le bousculer dans
l’escalier. Avant de nous laisser descendre dans la cour, la maîtresse nous a fait des
tas de recommandations : elle nous a dit que nous devions être prudents et ne pas
jouer à des jeux brutaux et aussi que nous devions protéger Clotaire pour qu’il ne se
fasse pas mal. On a perdu des tas de minutes de la récré, comme ça. Quand on est
enfin descendus dans la cour, nous avons cherché Clotaire: il était en train de jouer à
saute-mouton avec les élèves d’une autre classe, qui sont tous très bêtes et que nous
n’aimons pas.
On s’est tous mis autour de Clotaire et on lui a posé des tas de questions. Il avait l’air
tout fier, Clotaire, qu’on soit si intéressés. On lui a demandé si son petit camion rouge
était cassé. Il nous a dit que oui, mais qu’on lui avait donné des tas de cadeaux pour le
consoler pendant qu’il était malade : il avait eu un voilier, un jeu de dames, deux
autos, un train et des tas de livres qu’il échangerait contre d’autres jouets. Et puis il
nous a dit que tout le monde avait été drôlement gentil avec lui: le docteur lui
apportait chaque fois des bonbons, son papa et sa maman avaient mis la télé dans sa
chambre et on lui donnait des tas de bonnes choses à manger. Quand on parle de

manger, ça donne faim à Alceste, qui est un copain qui mange tout le temps. Il a sorti
de sa poche un gros morceau de chocolat et il a commencé à mordre dedans. « Tu
m’en donnes un bout? » a demandé Clotaire. « Non », a répondu Alceste. « Mais mon
bras ?... », a demandé Clotaire. « Mon oeil », a répondu Alceste. Ça, ça ne lui a pas
plu à Clotaire, qui s’est mis à crier qu’on profitait de lui parce qu’il avait un bras cassé
et qu’on le traiterait pas comme ça s’il pouvait donner des coups de poing, comme
tout le monde. Il criait tellement, Clotaire, que le surveillant est venu en courant.
«Qu’est-ce qui se passe ici ? » il a demandé, le surveillant. «Il profite parce que j’ai le
bras cassé », a dit Clotaire en montrant Alceste du doigt. Alceste était rudement pas
content; il a essayé de le dire, mais avec la bouche pleine, il a envoyé du chocolat
partout et on n’a rien compris à ce qu’il a dit. « Vous n’avez pas honte? a dit le
surveillant à Alceste, profiter d’un camarade physiquement diminué ? Au piquet!
— C’est ça! a dit Clotaire.
— Alors, a dit Alceste, qui a fini par avaler son chocolat, s’il se casse un bras en
faisant le guignol, il faut que je lui donne à manger?
— C’est vrai, a dit Geoffroy, chaque fois qu’on lui parle, on va au piquet ; il nous
embête, à la fin, avec son bras ! »
Le surveillant nous a regardés avec des yeux très tristes et puis il nous a parlé avec
une voix douce, douce, comme quand Papa explique à Maman qu’il doit aller à la
réunion des anciens de son régiment. « Vous n’avez pas de coeur, il nous a dit, le sur-
veillant. Je sais que vous êtes encore bien jeunes, mais votre attitude me fait beaucoup
de peine. » Il s’est arrêté, le surveillant et puis il a crié : « Au piquet ! Tous!»
On a dû tous aller au piquet, même Agnan ; c’est la première fois qu’il y va et il ne
savait pas comment faire et on lui a montré. On était tous au piquet, sauf Clotaire,
bien sûr. Le surveillant lui a caressé la tête, il lui a demandé si son bras lui faisait mal;
Clotaire a dit que oui, assez, et puis le surveillant est allé s’occuper d’un grand qui
frappait un autre grand avec un petit. Clotaire nous a regardés un moment en rigolant
et puis il est allé continuer sa partie de saute-mouton.
Je n’étais pas content, quand je suis arrivé à la maison. Papa, qui était là, m’a
demandé ce que j’avais. Alors, j’ai crié : « C’est pas juste ! Pourquoi je ne peux
jamais me casser le bras, moi ? »
Papa m’a regardé avec des yeux tout ronds et moi je suis monté dans ma chambre
pour bouder.