L'appareil de photo

Icono IDevice Chapitre 8: L'appareil de photo

Juste quand j’allais partir pour l’école, le facteur a apporté un paquet pour moi, c’était
un cadeau de mémé : un appareil de photo ! Ma mémé, c’est la plus gentille du monde
«Elle a de drôles d’idées, ta mère, a dit Papa à Maman, ce n’est pas un cadeau à faire
à un enfant. » Maman s’est fâchée, elle a dit que, pour Papa, tout ce que faisait sa
mère (ma mémé) ne lui plaisait pas, que ce n’était pas malin de parler comme ça
devant l’enfant, que c’était un merveilleux cadeau, et moi j’ai demandé si je pouvais
emmener mon appareil de photo à l’école et Maman a dit que oui, mais attention de ne
pas me le faire confisquer. Papa, il a haussé les épaules, et puis il a regardé les
instructions avec moi et il m’a montré comment il fallait faire. C’est très facile.
En classe, j’ai montré mon appareil de photo à Alceste, qui est assis à côté de moi, et
je lui ai dit qu’à la récré on ferait des tas de photos. Alors, Alceste s’est retourné et en
a parlé à Eudes et à Rufus qui sont assis derrière nous. Ils ont prévenu Geoffroy, qui a
envoyé un petit papier à Maixent, qui l’a passé à Joachim, qui a réveillé Clotaire, et la
maîtresse a dit: «Nicolas, répétez un peu ce que je viens de dire. » Alors moi, je me
suis levé et je me suis mis à pleurer, parce que je ne savais pas ce que la maîtresse
avait dit. Pendant qu’elle parlait, j’avais été occupé à regarder Alceste par la petite
fenêtre de l’appareil. «Qu’est-ce que vous cachez sous votre pupitre? » a demandé la
maîtresse. Quand la maîtresse vous dit «vous », c’est qu’elle n’est pas contente; alors
moi, j’ai continué à pleurer, et la maîtresse est venue, elle a vu l’appareil de photo,
elle me l’a confisqué, et puis elle m’a dit que j’aurais un zéro. «C’est gagné », a dit
Alceste, et la maîtresse lui a donné un zéro aussi et elle lui a dit de cesser de manger
en classe, et ça, ça m’a fait rigoler, parce que c’est vrai, il mange tout le temps,
Alceste. «Moi je peux répéter ce que vous avez dit, mademoiselle », a dit Agnan, qui
est le premier de la classe et le chouchou de la maîtresse, et la classe a continué.
Quand la récré a sonné, la maîtresse m’a fait rester après les autres et elle m’a dit: «Tu
sais, Nicolas, je ne veux pas te faire de peine, je sais que c’est un beau cadeau que tu
as là. Alors, situ promets d’être sage, de ne plus jouer en classe et de bien travailler, je
t’enlève ton zéro et je te rends ton appareil de photo.» Moi, j’ai drôlement promis,
alors la maîtresse m’a rendu l’appareil et elle m’a dit de rejoindre mes petits
camarades dans la cour. La maîtresse, c’est simple : elle est chouette, chouette,
chouette !
Quand je suis descendu dans la cour, les copains m’ont entouré. «On ne s’attendait

pas à te voir », a dit Alceste, qui mangeait un petit pain beurré. «Et puis, elle t’a rendu
ton appareil de photo ! » a dit Joachim. « Oui, j’ai dit, on va faire des photos, mettez-
vous en groupe ! » Alors, les copains se sont mis en tas devant moi, même Agnan est
venu.
L’ennui, c’est que, dans les instructions, ils disent qu’il faut se mettre à quatre pas, et
moi j’ai encore des petites jambes. Alors, c’est Maixent qui a compté les pas pour
moi, parce que lui il a des jambes très longues avec des gros genoux sales, et puis, il
est allé se mettre avec les autres. J’ai regardé par la petite fenêtre pour voir s’ils
étaient tous là, la tête d’Eudes je n’ai pas pu l’avoir parce qu’il est trop grand et la
moitié d’Agnan dépassait vers la droite. Ce qui est dommage, c’est le sandwich qui
cachait la figure d’Alceste, mais il n’a pas voulu s’arrêter de manger. Ils ont tous fait
des sourires, et clic ! j’ai pris la photo. Elle sera terrible !
«Il est bien, ton appareil », a dit Eudes. «Bah ! a dit Geoffroy, à la maison, mon papa
m’en a acheté un bien mieux, avec un flash! » Tout le monde s’est mis à rigoler, c’est
vrai, il dit n’importe quoi, Geoffroy. «Et c’est quoi, un flash? » j’ai demandé. «Ben,
c’est une lampe qui fait pif! comme un feu d’artifice, et on peut photographier la
nuit», a dit Geoffroy. «Tu es un menteur, voilà ce que tu es ! »j’ai dit. «Je vais te
donner une claque », m’a dit Geoffroy. «Si tu veux, Nicolas, a dit Alceste, je peux te
tenir l’appareil de photo. » Alors, je lui ai donné l’appareil, en lui disant de faire
attention, je me méfiais parce qu’il avait les doigts pleins de beurre et j’avais peur que
ça glisse. Nous avons commencé à nous battre, et le Bouillon — c’est notre
surveillant, mais ce n’est pas son vrai nom — est arrivé en courant et il nous a
séparés. «Qu’est-ce qu’il y a encore? » il a demandé. «C’est Nicolas, a expliqué
Alceste, il se bat avec Geoffroy parce que son appareil de photo n’a pas de feu
d’artifice pour la nuit.
— Ne parlez pas la bouche pleine, a dit le Bouillon, et qu’est-ce que c’est cette
histoire d’appareil de photo ? »
Alors Alceste lui a donné l’appareil, et le Bouillon a dit qu’il avait bien envie de le
confisquer. « Oh ! non, m’sieur, oh ! non », j’ai crié. «Bon, a dit le Bouillon, je vous
le laisse, mais regardez-moi bien dans les yeux, il faut être sage et ne plus se battre,
compris?» Moi j’ai dit que j’avais compris, et puis je lui ai demandé si je pouvais
prendre sa photo.
Le Bouillon, il a eu l’air tout surpris. « Vous voulez avoir ma photo? » il m’a
demandé. « Oh ! oui, m’sieur », j’ai répondu. Alors, le Bouillon, il a fait un sourire, et
quand il fait ça, il a l’air tout gentil. « Hé hé, il a dit, hé, hé, bon, mais faites vite,
parce que je dois sonner la fin de la récréation. » Et puis, le Bouillon s’est mis sans
bouger au milieu de la cour, avec une main dans la poche et l’autre sur le ventre, un
pied en avant et il a regardé loin devant lui. Maixent m’a compté quatre pas, j’ai
regardé le Bouillon dans la petite fenêtre, il était rigolo. Clic, j’ai pris la photo, et puis
il est allé sonner la cloche.
Le soir, à la maison, quand Papa est revenu de son bureau, je lui ai dit 9ue je voulais
prendre sa photo avec Maman. « Ecoute, Nicolas, m’a dit Papa, je suis fatigué, range
cet appareil et laisse-moi lire mon journal. » « Tu n’es pas gentil, lui a dit Maman,
pourquoi contrarier le petit? Ces photos seront des souvenirs merveilleux pour lui. »
Papa a fait un gros soupir, il s’est mis à côté de Maman, et moi j’ai pris les six
dernières photos du rouleau. Maman m’a embrassé et elle m’a dit que j’étais son petit
photographe à elle.
Le lendemain, Papa a pris le rouleau pour le faire développer, comme il dit. Il a fallu
attendre plusieurs jours pour voir les photos, et moi j’étais drôlement impatient. Et
puis, hier soir, Papa est revenu avec les photos.

« Elles ne sont pas mal, a dit Papa, celles de l’école avec tes camarades et le
moustachu, là... Celles que tu as faites à la maison sont trop foncées, mais ce sont les
plus drôles ! » Maman est venue voir et Papa lui montrait les photos en disant : «Dis
donc, il ne t’a pas gâtée, ton fils! » et Papa rigolait, et Maman a pris les photos et elle
a dit qu’il était temps de passer à table.
Moi, ce que je ne comprends pas, c’est pourquoi Maman a changé d’avis. Maintenant,
elle dit que Papa avait raison et que ce ne sont pas des jouets à offrir aux petits
garçons.
Et elle a mis l’appareil de photo en haut de l’armoire.