Alceste a été renvoyé

Icono IDevice Chapitre 1: Alceste a été renvoyé


Il est arrivé une chose terrible à l’école r Alceste a été renvoyé!
Ça s’est passé pendant la deuxième récré du matin.
Nous étions tous là à jouer à la balle au chasseur, vous savez comment on y joue :
celui qui a la balle, c’est le chasseur; alors, avec la balle il essaie de taper sur un
copain et puis le copain pleure et devient chasseur à son tour. C’est très chouette. Les
seuls qui ne jouaient pas, c’étaient Geoffroy, qui est absent ; Agnan, qui repasse
toujours ses leçons pendant la récré, et Alceste, qui mangeait sa dernière tartine à la
confiture du matin. Alceste garde toujours sa plus grande tartine pour la deuxième
récré, qui est un peu plus longue que les autres. Le chasseur, c’était Eudes, et ça
n’arrive pas souvent:
comme il est très fort, on essaie toujours de ne pas l’attraper avec la balle, parce que
quand c’est lui qui chasse, il fait drôlement mal. Et là, Eudes a visé Clotaire, qui s’est
jeté par terre avec les mains sur la tête; la balle est passée au-dessus de lui, et bing elle
est venue taper dans le dos d’Alceste qui a lâché sa tartine, qui est tombée du côté de
la confiture. Alceste, ça ne lui a pas plu ; il est devenu tout rouge et il s’est mis à
pousser des cris ; alors, le Bouillon — c’est notre surveillant — il est venu en courant
pour voir ce qui se passait; ce qu’il n’a pas vu, c’est la tartine et il a marché dessus, il
a glissé et il a failli tomber. Il a été étonné, le Bouillon, il avait tout plein de confiture
sur sa chaussure. Alceste, ça a été terrible, il a agité les bras et il a crié:
— Nom d’un chien, zut! Pouvez pas faire attention où vous mettez les pieds ? C’est
vrai, quoi, sans blague!
Il était drôlement en colère, Alceste ; il faut dire qu’il ne faut jamais faire le guignol
avec sa nourriture, surtout quand c’est la tartine de la deuxième récré. Le Bouillon, il
n’était pas content non plus.
— Regardez-moi bien dans les yeux, il a dit à Alceste ; qu’est-ce que vous avez dit?
— J’ai dit que nom d’un chien, zut, vous n’avez pas le droit de marcher sur mes
tartines ! a crié Alceste.
Alors, le Bouillon a pris Alceste par le bras et il l’a emmené avec lui. Ça faisait
chouic, chouic, quand il marchait, le Bouillon, à cause de la confiture qu’il avait au
pied.
Et puis, M. Mouchabière a sonné la fin de la récré. M. Mouchabière est un nouveau
surveillant pour lequel nous n’avons pas encore eu le temps de trouver un surnom
rigolo. Nous sommes entrés en classe et Alceste n’était toujours pas revenu. La
maîtresse a été étonnée.
— Mais où est donc Alceste? elle nous a demandé.
Nous allions tous lui répondre, quand la porte de la classe s’est ouverte et le directeur
est entré, avec Alceste et le Bouillon.
— Debout ! a dit la maîtresse.
— Assis ! a dit le directeur.
Il n’avait pas l’air content, le directeur; le Bouillon non plus; Alceste, lui, il avait sa
grosse figure toute pleine de larmes et il reniflait.
— Mes enfants, a dit le directeur, votre camarade a été d’une grossièreté inqualifiable
avec le Bouil... avec M. Dubon. Je ne puis trouver d’excuses pour ce manque de
respect vis-à-vis d’un supérieur et d’un aîné. Par conséquent, votre camarade est ren-
voyé. Il n’a pas pensé, oh! bien sûr, à la peine immense qu’il va causer à ses parents.
Et si dans l’avenir il ne s’amende pas, il finira au bagne, ce qui est le sort inévitable de
tous les ignorants. Que ceci Soit un exemple pour vous tous!
Et puis le directeur a dit à Alceste de prendre ses affaires. Alceste y est allé en

pleurant, et puis il est parti, avec le directeur et le Bouillon.
Nous, on a tous été très tristes. La maîtresse aussi.
— J’essaierai d’arranger ça, elle nous a promis.
Ce qu’elle peut être chouette la maîtresse, tout de même!
Quand nous sommes sortis de l’école, nous avons vu Alceste qui nous attendait au
coin de la rue en mangeant un petit pain au chocolat. Il avait l’air tout triste, Alceste,
quand on s’est approchés de lui.
— T’es pas encore rentré chez toi ? j’ai demandé.
— Ben non, a dit Alceste, mais il va falloir que j’y aille, c’est l’heure du déjeuner.
Quand je vais raconter ça à Papa et à Maman, je vous parie qu’ils vont me priver de
dessert. Ah ! c’est le jour, je vous jure...
Et Alceste est parti, en traînant les pieds et en mâchant doucement. On avait presque
l’impression qu’il se forçait pour manger. Pauvre Alceste, on était bien embêtés pour
lui.
Et puis, l’après-midi nous avons vu arriver à l’école la maman d’Alceste, qui n’avait
pas l’air contente et qui tenait Alceste par la main. Ils sont entrés chez le directeur et
le Bouillon y est allé aussi.
Et un peu plus tard, nous étions en classe quand le directeur est entré avec Alceste, qui
faisait un gros sourire.
— Debout! a dit la maîtresse.
— Assis ! a dit le directeur.
Et puis il nous a expliqué qu’il avait décidé d’accorder une nouvelle chance à Alceste.
Il a dit qu’il le faisait en pensant aux parents de notre camarade, qui étaient tout tristes
devant l’idée que leur enfant risquait de devenir un ignorant et de finir au bagne.
— Votre camarade a fait des excuses à M. Dubon, qui a eu la bonté de les accepter, a
dit le directeur; j’espère que votre camarade sera reconnaissant envers cette
indulgence et que, la leçon ayant porté et ayant servi d’avertissement, il saura racheter
dans l’avenir, par sa conduite, la lourde faute qu’il a commise aujourd’hui. N’est-ce
pas ?
— Ben... oui, a répondu Alceste.
Le directeur l’a regardé, il a ouvert la bouche, il a fait un soupir et il est parti.
Nous, on était drôlement contents; on s’est tous mis à parler à la fois, mais la
maîtresse a tapé sur la table avec une règle et elle a dit:
— Assis, tout le monde. Alceste, regagnez votre place et soyez sage. Clotaire, passez
au tableau.
Quand la récré a sonné, nous sommes tous descendus, sauf Clotaire qui est puni,
comme chaque fois qu’il est interrogé. Dans la cour, pendant qu’Alceste mangeait son
sandwich au fromage, on lui a demandé comment ça s’était passé dans le bureau du
directeur, et puis le Bouillon est arrivé.
— Allons, allons, il a dit, laissez votre camarade tranquille; l’incident de ce matin est
terminé, allez jouer ! Allons !
Et il a pris Maixent par le bras et Maixent a bousculé Alceste et le sandwich au
fromage est tombé par terre.
Alors, Alceste a regardé le Bouillon, il est devenu tout rouge, il s’est mis à agiter le
bras, et il a crié:
— Nom d’un chien, zut! C’est pas croyable ! Voilà que vous recommencez ! C’est
vrai, quoi, sans blague, vous êtes incorrigible !